Si je me souviens bien, ça fait un petit moment que je ne vous ai pas parlé de fêtes chinoises, vous avez de la chance : je viens de tomber sur une magnifique occasion de remédier à ce triste état de faits. Cette occasion, c’est le 5 mai. Je vous entends déjà protester : le 5 mai, ça fait belle lurette qu’il est passé, comment que quoi-ce qu’il est possible que tu en parles maintenant ? Il faisait un peu chaud ces derniers jours pour que tu sortes seulement d’hibernation ! C’est oublier un petit détail : la plupart des fêtes chinoises sont célébrées en suivant le calendrier traditionnel. Et selon celui-ci, le 5 mai, c’est le 31 mai. Soit, au moment où je rédige cet article, aujourd’hui.
Ce qu’on fête
En 278 avant JC, le poète Qu Yuan était au désespoir. Il faut le comprendre : il était amoureux de son pays, le Chu, et avait passé de nombreuses années à prévenir son roi et son peuple contre leur belliqueux voisin, le Qin. Las ! En cette année, les troupes du général Bai Qi prirent Yingdu, la grande capitale du Chu. Qu Yuan aurait pu se réjouir : la période dite des “Royaumes Combattants” allait bientôt prendre fin1, l’avènement du premier empire chinois unifié n’était qu’à quelques années de là. Mais le bonhomme n’était pas de cette trempe : pour lui, le monde sans son pays n’avait pas de sens. Il a donc composé un ultime poême, “Lamentation pour Ying”, avant de se jeter dans la rivière Miluo pour s’y noyer.
Le peuple, apprenant cela, décida d’essayer de repêcher son corps. Une armada se jeta sur la rivière pour se mettre à sa recherche, sans succès… À défaut de le retrouver, pour éviter que le corps du poète ne soit profané par les poissons, les gens jetèrent des boules de riz gluant dans la rivière. Ainsi rassasiés, les poissons le laisseraient tranquille ! Une autre tradition considère que ces jets de boules de riz avaient pour but d’apaiser le courroux du dragon tutélaire de la rivière.
La fête

Bien que le Qin ait gagné cette guerre (vous avez sans doute entendu parler du dernier roi de Qin, qui s’est fait appeler Shi Huang quand il a ceint la couronne impériale en 221 avant JC), le souvenir de Qu Yuan est aujourd’hui encore célébré à travers tout le pays. Ce jour-là, dans les villes munies d’un plan d’eau ont lieu des courses de bateau dragons, des joutes nautiques festives et colorées. Mais surtout, dans toute la Chine, on mange des zongzi.
Le zongzi est une boule de riz gluant, qui commémore le riz offert aux poissons pour qu’ils laissent le poète. Ce riz est farci de… de… bon, d’un peu tout ce qu’on peut utiliser pour farcir du riz, en fait (et en Chine, selon la région, ça peut être très, très vaste !). Ceux qu’on trouve en France conviennent majoritairement du porc braisé, du bœuf ou, pour les zongzi sucrés, de la pâte de haricots rouge ou de sésame… Les boules de riz sont elles-mêmes cuites dans des feuilles qui, selon la région, peuvent être des feuilles de bananier, de bambou, de lotus, de figuier…

Si les courses de bateau exigent un plan d’eau (Bon, en Chine, l’eau est rarement très loin, mais tout de même…), la confection des zongzi ne demande que du riz gluant, c’est donc une affaire familiale de les préparer tous ensemble ce jour-là. Ou d’aller tous ensemble en acheter chez ceux qui en ont préparé ! Les plus communs, qu’on trouve chez nous, sont en forme de tétraèdre (pour les rôlistes : la forme d’un D4), selon la région ils peuvent aussi avoir la forme d’un cylindre (pour les rôliste : la forme d’une canette de bière2).
Aspect local
Vous vous en doutez peut-être, j’ai questionné ma femme sur la manière dont cette fête est célébrée dans sa ville natale. Pour vous permettre de la situer, c’est un village d’environ 100.000 habitants dans la montagne à une cinquantaine de kilomètre à l’est de Xi’an, vers le centre du pays, dans la région où se rencontrent les traditions du riz (au sud) et des nouilles (au nord). Chez elle, la fabrication de zongzi était une pratique familiale, réalisée sous l’égide vigilante de sa grand-mère maternelle. Ils sont plutôt de forme cylindrique, et en général farcis de matières sucrées : noix écrasées, jujubes, raisins secs… La feuille qui les entoure est, si je me souviens bien, celle d’une sorte de figuier qui pousse par chez eux.
Je suis sûr que malgré le décès de son grand père il y a quelques années, cette année encore, toute la famille s’est retrouvée dans l’appartement de sa grand-mère pour confectionner et manger ces spécialités. Et certainement un peu d’autres choses aussi, elle vient d’une famille où on cuisine bien !
… et en France ?
En France, les feuilles pour préparer les zongzi sont peut-être un peu compliquées à trouver. Il est possible d’en acheter par correspondance, je ne sais pas par contre si les sites où on en trouve sont facilement accessibles aux francophones — il s’agit d’un domaine réservé à madame, à la maison —, par contre ce qui est sûr, c’est qu’en ligne ils sont vraiment chers, de l’ordre de 6€ pièce cette année. À Paris, je connais un endroit où je suis sûr qu’on en trouve, je suis allé en acheter aujourd’hui : dans les magasins asiatiques vers Arts et Métiers. Je me suis laissé dire qu’on en trouve aussi à Belleville, mais je dois avouer que ça fait des années que nous n’avons pas mis les pieds dans ce quartier. Pour les grandes enseignes du XIIIe arrondissement (Tang frères et Paris Store), je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui mais j’en avais cherché là-bas il y a quelques années, sans succès.

Le poème
Traduction par Google à partir du texte original du poème, ce n’est peut-être pas idéal mais c’est bien mieux que ce que j’aurais pu faire moi-même (j’ai un peu de mal avec le chinois de cette époque, j’avoue3…) ! En tout cas, cette traduction donne bien à voir la nostalgie de l’exil.

Si la volonté du Ciel n’est pas pure, pourquoi le peuple est-il choqué et coupable ?
Le peuple est séparé et perdu, et il migre vers l’est au milieu du printemps.
Quittant ma ville natale et m’éloignant, je suis Jiangxia en exil.
Je suis triste de quitter le pays, et je suis prêt à partir.
Je quitte Yingdu et ma ville natale, où vais-je finir ?
Je rame et pars tranquillement, et je suis triste de ne plus te revoir.
Je soupire en regardant le long catalpa et mes larmes sont comme de la grêle.
Je flotte vers l’ouest après avoir dépassé Xiashou, et je regarde Longmen en arrière, mais je ne le vois pas.
Mon cœur est triste, et je ne sais pas où je suis.
Je suis le vent et les vagues, et je suis un invité.
Lingyanghou est inondée, et je m’élève soudain dans le ciel.
Mon cœur est noué et ne peut se défaire, et ma naissance me manque, mais je ne peux pas la lâcher.
Je vais descendre le bateau, remonter Dongting et descendre la rivière.
J’ai quitté mon lieu de vie pour toujours, et maintenant je suis libre et je rejoins l’est.
Mon âme veut retourner, pourquoi oublierais-je de revenir un seul instant ?
Je tournai le dos à Xiapu et pensai à l’ouest, déplorant la distance de l’ancienne capitale.
J’escaladai le grand tombeau et regardai au loin, ce qui apaisa mes inquiétudes.
Je regrettai la paix de l’État et l’héritage de Jiangjie.
Où est Lingyang, et où est le vaste passage sud ?
Je n’ai jamais su que Xia était une colline, et qui pouvait franchir les deux portes est ?
Mon cœur fut longtemps malheureux, et les soucis et les chagrins se mêlèrent.
La route vers Ying était lointaine, et la rivière et Xia étaient infranchissables.
Je suis parti sans y croire, et cela fait neuf ans.
Je suis triste et déprimé, triste et seul.
Je suis faible et j’ai du mal à m’accrocher à la promesse du bonheur.
Je suis loyal et prêt à aller de l’avant, mais jaloux et bloqué par la séparation.
La résistance de Yao et Shun était immense et s’étendait jusqu’au ciel.
L’envie des calomniateurs leur a valu la fausse réputation d’être cruels.
Je déteste la beauté de la colère et de la beauté, et j’apprécie la santé et la générosité de la dame.
La foule avance de jour en jour, et la beauté est immense et insondable.
Chaos :
Je regarde autour de moi, les yeux grands ouverts, espérant revenir un jour.
Les oiseaux retournent dans leurs villages d’origine, et les renards meurent sur les collines où ils sont nés.
Ce n’est pas ma faute si j’ai été abandonné et exilé, comment pourrais-je l’oublier jour et nuit !
La photo d'illustration de cet article est une photo personnelle.
Les photos incluses dans l'article viennent en général de Flickr, à l'exception du portrait de Qu Yuan que j'ai trouvé sur Wikimedia Commons. Toutes sont disponibles sous une licence qui permet leur réutilisation.
- cette période précède l’unification de la Chine, elle a duré de 476 à 221 avant JC. Elle a été précédée par la période qui a le plus joli nom, celle des Printemps et des Automnes, et suivie de la première dynastie impériale, celle des Qin, qui, bien qu’éphémère, a profondément marqué le pays. ↩︎
- humour, tous les rôlistes ne sont pas des poivrots, en plus certains préfèrent boire la bière en bouteille ! ↩︎
- même en chinois moderne, ce texte aurait été un petit peu trop long et complexe par rapport à mes capacités, celles-ci sont tout de même très basiques, à mon meilleur je ne suis pas sûr d’avoir réussi à connaître 200 caractères… et j’en ai clairement oublié depuis, faute de pratique ! ↩︎

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