Notre société semble être en quête de perfection. Perfection des formes, perfection des images, perfection des vêtements… je crois que j’ai commencé un peu vite, permettez-moi de contextualiser un peu : quand je parle de « recherche de perfection » ici, je parle de la création audiovisuelle, même si ça déborde un peu. On met de l’IA dans les photophones pour reconnaître et supprimer les éléments disgracieux dans les images capturées (les fabricants appellent ça « améliorer » les photos). Le moindre film passe des mois en « post-production » pour générer les « CGI » qui provoqueront un sentiment de « claque visuelle » auprès du public et lui assureront une place au soleil, parfois en générant l’intégralité de l’aspect visuel du film, d’ailleurs… jusqu’à ce qu’il soit chassé par la « claque » suivante. Et bien sûr, un chanteur, une chanteuse en vue ne peut que voir sa voix ajustée électroniquement pour être sûr qu’elle « sonne comme sur l’album ». La préoccupation peut sembler légitime, après tout, qui a envie d’avoir des souvenirs « imparfaits » ? Qui veut que sa photo dans ce lieu touristique soit tachée par ces grappes de touristes qui ne peuvent pas s’empêcher de se trouver au même endroit, au même moment et de vouloir prendre la même photo bien évidemment parfaite ?

À titre d’exemple de photo, regardez celle qui illustre cet article. Il s’agit bien d’une photographie, prise avec un procédé aujourd’hui désuet, invention des frères Lumière : un autochrome. Celle-ci a été prise en 1918. On est très loin de la débauche de pixels de nos appareils modernes, dont les fiches techniques donnent le tournis : 100MPix, sensibilité jusqu’à 115000 ISO, on est à des niveaux de détails qui nous font tomber dans les limites physiques : l’ouverture minimale est tellement faible, la taille des photosites est tellement réduite qu’on a une perte de détails dus à de la diffraction sur le capteur — diffraction qui au passage est une des raisons pour lesquelles nos téléphones embarquent de l’IA dédiée à la photo, sur ces appareils elle est là de base, il faut bien nettoyer l’image capturée ! Rien de tel sur ces appareils anciens, ces photos ne sont peut-être pas techniquement parfaites, mais cette jeune femme, ces fleurs, malgré les défauts du format, malgré son âge, me semble plus émouvante que celle qui se trouve à côté de ce paragraphe, presque parfaite peut-être si on n’est pas trop difficile, mais finalement complètement synthétique.
Revenons un tout petit peu vers le cinéma : dernièrement j’ai vu plusieurs films. Mes fils ont regardé tous les Transformers sortis au cinéma jusqu’à 2017. Et ma fille est en train de préparer un spectacle sur le Magicien d’Oz, ma femme a donc voulu lui faire voir le film. Visuellement, il n’y a pas photo, les Transformers sont une claque, on en prend plein les yeux et plein les oreilles (j’ai toutefois bien rigolé dans l’épisode 2 quand le protagoniste, en plein milieu d’une poursuite où il est la proie, trouve sur un toit de Hong-Kong un réfrigérateur, y attrape une bouteille de lait, la montre clairement à l’écran et s’assoit pour la boire avant de continuer sa poursuite. Pire placement de produit au cinéma, mais il est destiné au marché chinois, qui suis-je pour juger1 ?). Aspect visuel, donc, mais honnêtement, devant ces films, on ne ressent rien, je dois avouer que dans le dernier (celui de 2017 je crois), je n’ai même rien compris à l’histoire, pourtant je suis plutôt bon public2. Le Magicien ? Une suite de tableaux, une histoire claire et lisible, on sait qui sont les protagonistes et ce qu’ils recherchent. Le lien avec le théâtre est évident, les maquillages sont clairement visibles, aujourd’hui ils semblent maladroits. S’il devait être refait, l’homme de paille, l’homme de fer, le lion seraient entièrement calculés, générés, le monde d’Oz peut-être aussi. Cité d’Émeraude scintillante, claque visuelle garantie, mais est-ce que l’émotion serait encore là ? Graphiquement, les derniers Star Wars sont superbes, ils enfoncent joyeusement les épisodes sortis dans les années 70/80. Pourtant, ce sont les anciens films qui sont légendaires, les derniers épisodes sortis n’ont laissé aucun souvenir en dehors de l’envie de baffer Jar-Jar dans le I et de l’arrivée de Dark Vador dans le III — je me suis laissé dire que des épisodes VII, VIII et IX seraient en projet mais je ne sais pas où ça en est3. Est-ce qu’il n’y a pas de quoi se poser des questions ?
Musique, encore, avec une petite anecdote : j’ai appris récemment que le 2e album de Metallica, Ride the Lightning, avait eu un accident d’impression lors de la préparation des disques destinés au marché français. Au-lieu de la pochette dans les tons bleus bien connus, ce disque est sorti chez nous avec une pochette verte. Cette couleur a été très limitée, le problème a été réglé après un seul lot de 2000 disques. Je ne connais pas du tout ce marché, donc je me suis renseigné auprès d’un spécialiste (que je remercie au passage, s’il me lit) pour ne pas dire de bêtise. Il ressort qu’un disque issu du premier tirage, qu’il soit en pochette verte ou bleue, ne voit pas sa cote varier s’il est en bon état. En pratique, donc, ces imperfections sur les pochettes ont peu d’impact, dans certains cas elles sont tellement subtiles qu’elles ne sont connues que de quelques rares spécialistes. Raté sur ce point, donc, même si je suppose que dans certains cas très connus ça a peut-être une influence.
Le sujet est tellement riche que j’ai peur de vous perdre en partant trop dans tous les sens, je vous propose donc d’en rester là pour cette fois… mais soyez sûrs que d’autres articles sur ce thème viendront dans un futur proche !
L'image d'illustration de cet article est issue de la magnifique collection d'autochromes du musée Albert Kahn, à Boulogne-Billancourt, dans les Hauts de Seine. Elle est mise à disposition gracieusement par le musée, sous licence CC-OO.
Quelques références :
- le billet dont ma réflexion tout est partie, qui est sur le blog Old Tracks and Stories — pour être plus précis l’idée de cet article a germé suite à un échange avec Agatheb2k en commentaire, merci à James pour avoir fourni le prétexte, et à Agathe pour m’avoir donné la piste. Article qui, au passage, a fait des petits et devient une série, le sujet est vaste !
- quelques réflexions sur ce qui se passe dans le monde de la musique sur la chaîne YouTube Piano Jazz Concept. Au passage, je ne résiste pas à l’envie de partager la réaction d’un groupe qui préfère jouer en direct quand on leur a imposé le playback, Iron Maiden en 1986.
- si le sujet du disque de collection vous intéresse, vous pouvez lire ces deux magazines en ligne. Et sinon, n’hésitez pas à consulter le site du Boss, auteur des magazines en question, qui mentionne le sujet au gré des découvertes qu’il nous propose.
- par un phénomène que je ne m’explique pas vraiment, les vendeurs de lait sont, avec les fabricants de téléphones, les principaux sponsors des émissions de la télévision chinoise, en tout cas toutes celles que regarde mon épouse. Pensez-y si vous regardez une série chinoise et voyez un protagoniste… boire un verre de lait !
En fait, si, d’une certaine manière ça s’explique : j’étais en voyage en Chine en 2013, quand le pays a vu surgir un certain nombre de scandales liés à du lait infantile frelaté, je peux me tromper mais je suppose qu’il doit y avoir un lien… ↩︎ - ceci dit, peut-être que si j’avais un peu allumé mon cerveau au début du film…? ↩︎
- je précise s’il en était besoin qu’il s’agit d’ironie, je sais parfaitement où ils sont : dans les poubelles de Disney. ↩︎

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