Oui, je sais, on dit « people », mais je ne voulais pas vous infliger cet anglicisme dans le titre du billet, j’ai préféré le garder pour… juste après. Conclusion de ma série sur la perfection et les imperfections, quand j’en ai eu l’idée en répondant à un commentaire d’Agatheb2k sur le blog de James Jones, je ne pensais pas qu’elle m’amènerait si loin, et j’ai l’impression qu’il y a encore de la matière ! Je parle ici d’exemplarité, parce-qu’il me semble que c’est ce qui s’approche le plus de ce qu’on peut appeler la perfection pour une personne qu’on ne connaît que par média interposés. Laissez-moi commencer par une anecdote personnelle, même si elle n’ira pas très loin.
Revenons 25 ans en arrière : je suis jeune étudiant en classes préparatoires aux écoles d’ingénieur. Je suis en train de finir ma première année, il m’en reste une à faire, et j’aimerais bien y échapper en intégrant une des écoles qui recrutent à ce niveau. D’ailleurs, ça tombe bien, je m’en suis assez bien sorti des écrits et je suis convoqué aux épreuves orales. Celles-ci incluent évidemment des matières scientifiques, mais aussi un exercice auquel je n’avais pas été préparé : un « entretien avec un jury ». Concrètement, le candidat tirait un sujet au hasard, avait 1/2h pour se préparer, et ensuite discutait de ce sujet avec le jury, composé de… plusieurs personnes, ne m’embêtez pas, ce détail m’est sorti de la tête. En pratique, le sujet que j’avais tiré parlait d’un footballeur qui avait été pris la main dans le sac à acheter de la drogue. Soyons clairs : à cette époque je crois que les seuls matchs de foot que j’avais vu étaient ceux de mes copains de l’équipe municipale au stade du même nom pendant de longs samedi d’ennui quand j’étais à l’école primaire (au collège j’ai eu d’autres copains avec on avait d’autres activités basées soit sur des ordinateurs, soit sur des dés), les footballeurs et leur comportement étaient assez éloignés du cœur de mes préoccupations. Conséquence : je n’avais strictement rien à dire sur le sujet. Le jury a essayé de m’orienter vers l’exigence d’exemplarité de telles personnes, notamment vis-à-vis de la jeunesse, ce qui ne m’a, à l’époque, pas plus inspiré. Je ne sais plus quelle a été ma note, mais je crois qu’elle n’a pas volé très haut !
Je crois me souvenir qu’à l’époque, le jury m’avait reproché de ne m’être jamais posé la question de l’influence que le comportement de personnes célèbres pouvaient avoir sur les jeunes. Croyez-le ou non, cette question continue à m’intéresser assez peu, je me considère comme relativement indépendant des influenceurs, qu’ils soient journalistes, artistes, politiques ou simples personnalités du web. Je suppose que mon cas n’est pas une généralité. Réalité ou fantasme, on prête volontiers à certaines personnes la capacité d’influencer le comportement des foules, on voudra donc que ces personnes soient des exemples.
Cette exigence d’exemplarité, certains l’imposaient déjà à cette époque où l’Internet était balbutiant, et où l’idée d’un réseau social ou même d’un blog n’existait peut-être que dans les rêves de quelques chercheurs. Où en sommes nous aujourd’hui ?
Franchement, est-ce que vous avez besoin que je réponde…?
Exemple typique : J.K. Rowling. Icône dans la communauté LGBT, à l’époque où elle expliquait que oui, ce n’était pas vraiment explicite dans ses livres mais un des personnages majeurs de son histoire était gay. Oui, mais ça, c’était avant, avant qu’elle ne tienne des propos polémiques1 et ne devienne une incarnation du Mal (j’insiste sur la majuscule), à éviter, à oublier, à oblitérer, à autodafer2 partout ! Quiconque regarde quoi que ce soit tiré de son œuvre la cautionnera sinon par son soutien explicite, à minima par sa passivité : le rejet doit être total, absolu. Le monde se divise entre ceux qui sont dans le vrai et lui dénient son droit à exister, et les autres, ceux qui la soutiennent. Quant à ceux qui s’en fichent, s’ils refusent de se prononcer c’est qu’ils sont avec elle. La messe est dite, cette femme mérite l’enfer et l’oubli, ce qu’elle a osé affirmer et maintenir fait d’elle une nouvelle Érostrate.
Johnny Depp est un autre bel exemple. La star de 21 Jump Street3 a été accusée par son ex de violences. Il faut écouter la parole des femmes, si elle l’accuse c’est qu’il est coupable ! Sauf que… sauf qu’il y a eu procès, et que le procès a semblé montrer que si comportements toxiques il y a eu, ils étaient des deux côtés, la femme n’étant pas mieux que l’homme. La carrière de l’acteur est sauvée, nous le verrons peut-être encore cabotiner pour Disney dans un film issu d’une franchise qui lui doit beaucoup, il se trouve quand-même des personnes pour nous rappeler que certes, selon le jugement son ex compagne n’était pas une blanche colombe, mais tout de même, il serait de bon ton dec l’éviter autant que possible. Si en plus il apparaît dans un film lié à J.K. Rowling…!
Ce mouvement n’a en fait rien de nouveau, d’une certaine manière Roscoe Arbuckle en a fait les frais… en 1921 ! Une jeune femme, Virginia Rappe, est décédée dans une soirée qu’il avait organisée avec des amis. Ce décès a mis fin à sa carrière cinématographique, pourtant déjà bien remplie et qui s’annonçait encore plus prometteuse : il était à l’époque au même niveau qu’un certain Charles Chaplin. Il a été blanchi l’année suivante des accusations de viol sur Virginia et de toute responsabilité dans sa mort, mais le scandale lui a fait inaugurer la liste noire des acteurs persona non grata sous les ors naissants d’Hollywood. Pensez donc, il était peut-être innocent de l’accusation de viol, la pauvre Virginia Rappe était peut-être décédée d’une mort naturelle, mais tout de même, à cette fameuse soirée, il y avait de l’alcool. Nous étions au tout début de la Prohibition, c’était bien la preuve qu’il avait une moralité douteuse !
J’ai parlé de personnes qui ont subi l’opprobre de leur vivant, pensez-vous que la mort vous protège ? Que nenni ! Aujourd’hui, certains tentent de déboulonner Voltaire : le défenseur du chevalier de la Barre, loin d’être l’apôtre de la tolérance et de la liberté d’expression qu’on en fait à l’aide d’une oreille apocryphe, professait en fait de thèses nauséabondes. Morceaux choisis :
Il n’est permis qu’à un aveugle, de douter que les Blancs, les nègres, les albinos, les Hottentots, les Chinois, les Américains ne soient des races entièrement différentes.
In « Essai sur les moeurs et l’esprit des nations »
Il n’est pas étonnant qu’en tout pays l’homme se soit rendu le maître de la femme, tout étant fondé sur la force. Il a d’ordinaire beaucoup de supériorité par celle du corps et même de l’esprit.
In « Dictionnaire philosophique, article Femme »
Je laisserai le lecteur intéressé aller voir ce qu’il a pu dire des juifs dans le même ouvrage, c’est condensé au 2e paragraphe de l’article sur la Tolérance, à rechercher dans la lettre T, je n’ai pas envie d’être accusé de ce que je ne suis pas à cause d’une citation.
Ce bel esprit a en plus fait fortune dans le commerce triangulaire, mais surtout, a plagié le Brutus de Catherine Bernard, avant de toute faire pour faire oublier l’autrice originale de l’œuvre. Selon les standards actuels, il était objectivement un connard, devons-nous le dépanthéoniser ? Si oui, il conviendrait de vouer Rousseau4 à un sort équivalent, et tant qu’à faire dégager toutes les théories qu’il a inspirées avec ses bêtises, ça nous fera de l’air ! En réalité, non, surtout pas, vous aurez compris que je ne l’apprécie guère, mais comme n’a pas et n’aurait jamais dit Voltaire :
Je ne suis peut-être pas d’accord avec vous, mais je me battrai pour que vous puissiez vous exprimer !
Ils sont, tous les deux, des parties importantes de l’Histoire des idées : supprimer Voltaire et Rousseau au prétexte que leurs comportements n’étaient pas en ligne avec ceux qui sont attendus au XXIe siècle est juste idiot ! Traversons l’Atlantique. Devons-nous exiger des États-Unis qu’ils abrogent le Bill of Rights, base de leur Constitution, parce-que James Madison, qui en a coordonné la rédaction, possédait des esclaves ? Doit-on supprimer les préfets et le Code Civil parce-que Napoléon a rétabli l’esclavage dans les colonies, ou la fête des mères sous le prétexte qu’elle aurait été mise en place sous le gouvernement de Vichy ? Un peu de sérieux, voulez-vous…
On brûle les anciennes icônes, les anciens génies, parce-qu’ils ont eu à leur époque des comportements que la morale actuelle réprouve. Pire : non seulement on les brûle, mais on considère que ceux qui refusent de le faire cautionnent ces comportements problématiques. Vous voulez devenir célèbre ? Assurez-vous d’avoir les fesses propres. Selon la morale de votre époque, bien sûr, mais aussi et surtout selon la morale des siècles futurs. À ce rythme, il ne restera bientôt plus grand monde à admirer !
Parce-que, moi non plus, je ne suis pas exemplaire, l'image d'illustration de cet article est générée par IA. J'ai tenu jusqu'à là, je pouvais bien me permettre une petite incartade !
- quelque-chose du genre : « attendez, si je me souviens bien, on avait un mot pour désigner une personne qui a des règles… c’était « femme », je crois…». ↩︎
- barbarisme signifiant « brûler en place publique tous ce qui évoque une personne » ↩︎
- gros coup de vieux pour celles et ceux qui ont vu cette série quand elle passait à la télé ! ↩︎
- le lecteur aura compris que je parle de Jean-Jacques ici ↩︎

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