Muflerie ordinaire

Jardin zen : des gros cailloux plats qui poussent dans un océan de pierres noires, le tout entouré d'un paysage herbeux.

Permettez que je vous entretienne, une fois de plus, d’un sujet vu sur un réseau social — ici, Instagram. Un sujet qui concerne les relations entre des femmes et des hommes, évitons d’avoir la prétention de parler des relations entre les femmes et les hommes, ça ne concerne pas forcément tout le monde. Ceci dit, un simple renversement de la situation m’a fait sérieusement me poser des questions. Et vous savez comme je suis : j’aime partager mes questions !

Le patriarcat et moi

Dans la mesure où cette notion sera impliquée dans l’histoire qui va suivre, je voudrais commencer par mettre les choses au clair sur ce sujet. D’après le site de Larousse et en dehors de toute polémique, la définition du terme est la suivante1 :

  1. Forme d’organisation sociale dans laquelle l’homme exerce le pouvoir dans le domaine politique, économique, religieux, ou détient le rôle dominant au sein de la famille, par rapport à la femme.
  2. Dignité, fonction de patriarche ; territoire soumis à la juridiction d’un patriarche.

La définition qui nous intéresse ici est bien évidemment la première, c’est celle qui est la plus utilisée aujourd’hui.

Quelle est mon expérience directe du phénomène ?

Mon père détenait-il le rôle dominant dans ma famille ? J’en doute : si ma mère était mère au foyer, c’était elle qui tenait les cordons de la bourse, et elle les tenait d’une main ferme. Nous n’avons jamais eu trop, mais elle a su s’assurer grâce à une gestion au cordeau que nous ne manquions de rien. Non, le modèle familial dans mon enfance, c’était celui d’une gestion en commun, avec par principe un accord entre mes parents, s’ils avaient des discussions ou des disputes ils s’arrangeaient pour qu’elles aient lieu loin de nos jeunes oreilles. Quand il était question de réaliser les différentes corvées nécessaires pour la maison, mes sœurs et moi étions mis à contribution de la même manière, sans traitement de faveur2.

En pratique, mon seul contact direct avec l’idée de patriarcat, je l’ai eu par mon grand-père paternel : étant le seul de ses petits enfants qui porterait son nom, j’étais son préféré. Ça s’est manifesté de deux manières : je pouvais lui faire des réflexions auxquelles les autres n’osaient même pas penser, et il a essayé avec un succès relatif de me transmettre son goût pour le travail du bois. Je qualifie ce succès de relatif parce-qu’il a pris son temps pour mûrir, mais bien des années plus tard, c’est effectivement un de mes loisirs, quand je ne suis pas devant un ordinateur ou sur mon téléphone.

En fait, je crois que je ne suis pas équipé pour comprendre tout ce qui est mis sur le dos de ce patriarcat, la simple idée qu’un homme serait prioritaire parce-qu’il est un homme m’est étrangère.

Ceci posé, entrons dans le vif du sujet.

L’histoire

L’histoire était racontée par une personne qui se présentait comme une femme jeune, qui lors d’un repas s’est trouvée assise à côté d’un homme d’une cinquantaine d’années, médecin de son état. Pas d’échange particulier et rien à signaler jusqu’à l’arrivée du fromage, quand cet homme a tenté de lui subtiliser en cachette une part de fromage dans son assiette. Pris sur le fait, il lui aurait dit d’un air innocent que ce fromage était son préféré, et que le plateau étant loin, il avait préféré le prendre là.

La jeune femme ne s’est pas laissée démonter : elle lui a répondu qu’elle aussi voulait manger ce fromage, et qu’il n’y avait aucune raison pour qu’elle doive se lever pour s’en resservir parce-que monsieur n’était pas capable de le faire. Tout s’est bien terminé : le fromage a été rendu, l’homme s’est levé et ne lui a plus adressé la parole de la soirée. Ça aurait été la fin de l’histoire, si la narratrice n’avait pas ajouté en point final une remarque : « encore le patriarcat ».

Réflexion

Mon premier réflexe a été de me dire : « il n’y a rien de patriarcal là-dedans, juste un mufle sans éducation à qui il aurait fallu dire non de façon un peu plus ferme, il y a bien longtemps ». L’idée d’un tel comportement ne me serait pas venue à l’esprit, et elle ne serait pas venue à l’idée de la plupart des hommes que je connais, où est l’effet de domination systémique ?

Et puis, j’ai repensé au contexte : une femme jeune, un homme mûr, sans doute plus ou moins un mandarin dans son activité professionnelle. Cette dissymétrie de statut induit, de facto, un rapport de domination. Si son comportement est enfantin et pourrait être toléré chez un enfant, aurait-il osé la même chose s’il avait été assis à côté du ¾ centre du XV de France ? J’en doute. Et qu’espérait-il en faisant ça ? Attirer l’attention de la petite jeune à côté de lui ? Lui montrer que, malgré son statut de médecin respecté il avait gardé une âme d’enfant ? Était-ce une tentative de séduction ?

On ne le saura pas, mais en fait ce qui m’a vraiment dissuadé de répondre, c’est quand je me suis posé la question suivante : si les positions avaient été inversées, si c’était une femme d’une cinquantaine d’années, médecin respectée, qui s’était permis de prendre en cachette le fromage dans l’assiette de son jeune voisin d’une vingtaine d’années, qu’aurait pensé ce dernier…? Ce qui me gêne un peu, c’est que je n’imagine pas une femme avoir un tel comportement (d’un autre côté, je ne l’envisageais pas pour un homme non plus…), et si c’était le cas, j’ai peut-être l’esprit mal tourné mais je verrais ça comme une tentative de séduction. En tout cas je crois que c’est comme ça que je l’aurais pris quand j’avais 20 ans. Bon, à retardement, sur le moment je crois que j’aurais juste proposé d’aller lui chercher ce plateau de fromage, mais en y repensant quelque 5 à 10 ans plus tard cette idée aurait fini par m’effleurer l’esprit. Et de me traiter d’andouille par la même occasion. Bref, pour l’homme, un comportement de gamin, pour la femme un comportement de séduction.

Patriarcat, simple manque d’éducation ? Finalement l’expérience de la situation inverse, l’idée que je me ferais de la femme dans ce cas, me fait douter… Qu’en pensez-vous ?

Aller plus loin

Les personnes intéressées peuvent, si elles le désirent, lire quelques autres articles que j’ai pu écrire sur le sujet du patriarcat, parfois plus en rapport avec les bas. Exemples choisis :

L'illustration de cet article est une photo par Terje Sollie, trouvée sur Pexels. Qui n'a aucun lien direct avec le contenu de l'article, mais je trouve l'image du chemin intéressante parce-que sur la question que je me pose ici, je crois que le plus important, ce n'est pas notre conclusion personnelle, c'est la manière dont on y arrive.
  1. J’aurais aimé vous partager la définition donnée dans le vieux dictionnaire que mon père m’a offert il y a bien longtemps, mais la seule définition disponible était à l’époque la deuxième, les temps ont bien changé ! ↩︎
  2. L’honnêteté m’oblige à vous dire qu’il s’agit de ma vision de petit dernier, mes sœurs n’ont peut-être pas exactement le même souvenir… ↩︎


14 réponses à « Muflerie ordinaire »

  1. Je ne sais pas quoi faire de cette histoire. Il me semble que « malpoli » suffit pour l’homme, et que construire des édifices théoriques tels que « le patriarcat » pour l’expliquer est plus une question de vouloir en tirer trop qu’autre chose. Je n’aurais pas fait la même demande ; alors devrait-elle en conclure que le patriarcat n’existait pas si c’était moi à la même table. Je suis sûr qu’elle dirait que non, mais c’est ça le problème avec cette théorie — rien ne sert jamais comme preuve contre. En même temps, vu la différence d’âge et de statut social, il y a certainement une différence de pouvoir, et ça doit avoir un nom pour en parler. Mais je ne sais pas si je dirais que celui-ci est le bon, vu les suppositions qui vont avec.

    1. Je n’aurais pas fait la même demande non plus. Je l’ai dit dans l’article, ça ne me serait même pas venu à l’idée. À ma femme, si, mais uniquement s’il avait fallu piocher dans mon assiette, ce n’est pas comme picorer dans l’assiette d’un inconnu !
      En tout cas, votre remarque m’aide à mettre un mot sur le malaise que provoque l’invocation du « patriarcat » telle qu’elle est utilisée aujourd’hui : une explication universelle et irréfutable à tous les problèmes que peuvent rencontrer les femmes qui en parlent dans la société.

      1. Quand mon frère et moi étions jeunes et habitions chez nos parents, mon père avait une habitude plutôt comme ce docteur. Il regardait la télé dans sa chambre, et nous dirions : « Est-ce que tu vas prendre quelque chose en dessert ? ». Si nous disions oui, il ajouterait : : « Tu peux m’en apporter aussi ? » C’est très similaire, mais puisque nous étions aussi des hommes, le raisonnement du patriarcat ne tenait pas du tout !

      2. Dans le fond, c’est assez différent : il n’essayait pas de piquer le dessert en douce dans votre assiette. En tout cas, pas dans cette anecdote. Et vous le connaissiez. Vous n’êtes pas dans la situation où ça serait, pour vous, une inconnue qui vous piquerait quelque chose en espérant que vous ne le remarqueriez pas.

  2. Dans cette histoire, je dirai que ce médecin d’un certain âge a abusé de sa position pour piquer le fromage dans l’assiette de sa jeune voisine. Et ceci, devant toute une tablée, montrant ainsi son pouvoir d’homme « arrivé au sommet » de sa carrière, de sa vie.
    Un besoin de reconnaissance ou une belle muflerie ? Pour moi, c’est plus que malpoli, c’est insultant.
    Selon le caractère et/ou l’âge de la femme assise à côté de lui, la réaction peut varier… et elle a eu raison de se rebiffer cette jeune femme !

    Pour moi le patriarcat est une sorte de toute-puissance de l’homme qui avait lieu encore bien après le 20ème siècle.
    Et il y en a encore de nos jours. J’ai lu récemment un résultat de sondage qui disait que, dans les 20-35 ans environ, un homme sur trois estimait que la femme devait obéir à son mari ou compagnon…
    Je suis restée choquée mais je sais qu’il existe des hommes avec une forte personnalité qui ne s’embarrassent pas avec le respect vis-à-vis des femmes !

    1. L’histoire ne dit pas si le vol du fromage a été fait au vu et au sus de toute la tablée ou s’il est resté dans le domaine « privé » (si tant est qu’un tel qualificatif puisse être attribué à une histoire racontée sur un réseau social…), la conteuse n’est pas allée jusqu’à ce niveau de détails — elle s’est contentée de dire que l’homme a soigneusement évité tout contact avec elle dans la suite de la soirée, ce qui lui allait très bien.

      Quant à la toute puissance passée de l’homme… sans vouloir entrer dans une longue polémique je me demande s’il ne s’agit pas d’un homme de paille, en tout cas en Occident. On nous explique qu’avant la fin de notre XXe siècle les femmes étaient effacées de la vie publique, qu’elles n’avaient pas le droit de travailler, d’avoir un compte en banque, etc., en oubliant que les femmes ont toujours travaillé, qu’en 1965 seule une infime portion de la population avait un compte qui de toute façon n’avait pas le rôle central qu’il a acquis aujourd’hui (bien aidé par nos politiques et leurs envies de contrôle, au passage)… bref, on aime réécrire le passé pour le faire cadrer avec nos avis. Rien de neuf, ça a été fait aussi à la Renaissance, grande période de régression des droits des femmes au passage, quand il a fallu montrer à quel point la période précédente était obscure, sans intérêt, moyenne… je reviendrai sur ces sujets à travers des articles dédiés, c’est un des points sur lesquels j’aime creuser actuellement.

      Pour le sondage je pense que vous faites référence à celui-ci — c’est la source que j’ai trouvée sur un article récent au titre alarmant. Sauf que… en fait, il faut aller lire le rapport : il s’agit d’une étude internationale, 29 pays sont concernés. En France, 7% des répondants (tous sexes confondus) sont d’accord avec cette assertion, contre… 66% en Indonésie (page 52 du rapport) ! En bref, nous avons affaire ici avec une belle manipulation médiatique, où on met l’accent sur une donnée qui fâche, dans une étude bien plus vaste et nuancée…

      C’est indéniable, il existe des hommes qui n’ont aucun respect pour les femmes. J’ose croire qu’ils ne sont pas assez majoritaires pour laisser une empreinte durable dans la société, et que la tendance à garantir l’égalité en droits va se maintenir. Ça reste un point à surveiller à l’avenir.

  3. Tous les points de vue déjà énoncés me paraissent justes. Cet homme très grossier est aussi un soignant qui a le dernier mot quand il définit une thérapie et rédige son ordonnance. J’ai connu bien des médecins qui imposaient leur façon de penser avec force (« Madame vous avez quarante ans, arrêtez la pilule » m’avait sorti d’autorité cette femme qui perdit illico ma pratique puisqu’elle n’avait pas démontré la nécessité de son diktat dans mon cas précis. Et j’ai encore changé de médecin lorsque le gars qui voulait m’apprendre à ne pas désigner ma région lombaire par l’expression « mes reins » a pincé mes reins sans me prévenir, ce qui m’a trop choquée parce que j’ignorais qu’on pouvait ainsi pincer un organe situé à l’intérieur de mon corps… Tout ceci pour démontrer qu’il n’y a pas plus autoritaire qu’un médecin… Et j’ai bien d’autres exemples de ce comportement ! )
    J’aimerais aussi réagir sur ce que tu dis de la position de « petit-fils préféré »… C’est une idée qui me révolte vraiment, ces préférences entre personnes d’un même rang familial. C’est parce que mes parents avaient une préférence affichée que je n’ai plus voulu les revoir. Je m’applique moi à accorder le même amour à mes enfants, beaux-enfants et petites-filles. C’est une véritable obsession chez moi!
    Quant au patriarcat, je connais plusieurs phallocrates qui tiennent un discours fanfaron ( c’est très fréquent chez les militaires, les policiers et les hommes d’un âge certain)… et se plient le plus souvent à l’évolution de notre société ! Il faut laisser chanter les beaux merles et agir comme on veut !

    1. Tout à fait d’accord sur les médecins, au passage un de mes oncles est retraité de cette profession : il est toujours présent, même aujourd’hui, quand il s’agit d’aider, de conseiller. Mais c’est un homme qui s’est construit à base d’exigences par rapport à lui-même, et il a le même niveau d’exigences par rapport aux autres. Ses fils en ont fait les frais (mais ils sont médecins aussi, ça aurait pu être pire !).
      Pour mon grand-père, je ne fais que répéter ce qui m’a été dit, à l’époque je ne m’en rendais pas vraiment compte. Ceci dit, il savait être détestable quand il le voulait (et il avait beaucoup de volonté dans ce domaine), et ne se privait pas de l’être avec tout le monde, y compris mon père. Cette notion de préférence a disparu à la génération suivante : mes parents ont essayé d’être équitables avec mes 2 sœurs et moi pour ne pas créer de jalousies, et vu que je pense que c’est une bonne chose, j’essaie de faire pareil avec les miens.

      C’est marrant, quand tu me parles des phallocrates, tu me rappelles un strip humoristique vu récemment :

      première case : un homme qui se vantait devant ses collègues que sa femme avait passé la soirée à genoux devant lui.
      deuxième case : on voit l’homme caché sous un lit, et sa femme effectivement à genoux, tentant de l’extirper de sa cachette

      Une seule histoire, deux manières de la voir ! Tu as raison, il vaut mieux laisser chanter les merles. Mais se tenir prêts à agir si leur chant devient menaçant pour tout le monde…

      1. Il y a des médecins aussi tout près de moi dans ma famille très proche… Mais je raconte régulièrement mes mauvaises expériences ( et j’en radote même) si bien que mon message a été entendu !

  4. Nous n’avons absolument pas toutes les données pour émettre une opinion sensée sur les propos de cette dame, mais je tenterais l’hypothèse qu’elle passe pas mal de temps sur les réseaux et trop près des mouvements actuels des révoltes (certes nécessaires, mais trop extrémistes à mon goût) des femmes, d’où le vocabulaire !
    Nous ne savons rien sur le groupe autour de cette table, leurs relations… Alors qu’un quidam sans éducation pioche dans mon assiette, je ne crois pas que j’aurais aimé et aurais exprimé mon désaccord avec plus ou moins d’élégance selon la compagnie. Alors que si cela avait été mon frère ou mon oncle cela aurait été, en l’absence d’une réelle proximité, l’objet d’une blague qui l’aurait poursuivi pendant des années d’histoire familiale !
    Concernant les abus que subissent certaines femmes, cela ne devrait pas être. Mais la dépendance encore acceptée de nos jours, porte ouverte aux dérives qui font la une des faits divers, ne le devrait pas non plus. Pour ne pas être un jour des victimes, il faut peut-être d’abord arrêter de se comporter comme de futures victimes. La vie de princesse n’existe pas pour les dames du commun et quand bien même le miroir aux alouettes serait très séduisant, cela risque, il ne faudrait jamais l’oublier, d’avoir un coût, toute médaille a son revers !
    La prévention devrait être la norme, au premier signe d’une future escalade vers la violence, on prend ses cliques et ses claques, on se met en sécurité, on retrousse ses manches pour aller travailler contre un salaire hors du foyer au lieu de passer sa vie à attendre le bon vouloir de sa moitié ! Il ne resterait plus que les vrais dingues, les opportunistes des violences domestiques devant se remettre en question…

  5. On entend de plus en plus souvent Le mot « patriarcat » dans des situations qui me laisse également perplexes. Tout comme le mot « fascisme », aussi dévoyé de son sens réel pour désigner autre chose, avec beaucoup d’exagération.

    1. Tout à fait d’accord, certains mots, à force d’être utilisés à tort et à travers, finissent par perdre leur sens… et leur force…

  6. Intéressant ton point de vue ! Cette histoire montre bien que la perception du patriarcat dépend du contexte, de l’âge et du statut. Ça donne à réfléchir sur ce qui est vraiment domination ou simple manque d’éducation…

  7. […] suite à une interrogation d’Anagrys à propos de l’utilisation, à tort, de mots très violents qui en perdent leur […]

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