Un article que je porte depuis quelques mois au moment de sa publication, qui m’a demandé de consulter des archives pas forcément joyeuses, j’en mettrai des extraits mais laisserai quiconque veut aller plus loin les consulter, tout est disponible en ligne, je donne mes sources au fil de l’eau.
Vous trouverez des incohérences dans le texte : elles résultent de la variété de sources : même dans un même journal, les informations données un jour pouvaient être revues le lendemain.
J’ai volontairement limité mes sources aux seuls journaux d’époque : il s’agit en fait des seules sources d’information facile à consulter en ligne, et je pense qu’ils donnent une vision des événements au jour le jour. Ma sélection de journaux est basée sur… ceux auxquels j’ai pensé. Avec l’idée qu’il me fallait quand-même éviter de trop me disperser.
Je n’exclus pas de mettre à jour cet article si je trouve des éléments nouveaux, dans un sens ou dans l’autre.
Je suis tombé récemment (au jour du début de la rédaction de cet article, ce qui peut remonter à loin !) sur une brève vidéo d’une femme voulant réhabiliter la crinoline. Pas dans l’idée de convertir qui que ce soit à l’usage de ces jupons, ils seraient de toute façon assez compliqués à utiliser dans notre monde moderne. Non, juste essayer de lutter contre quelques idées fausses sur ce sujet. Si ça vous rappelle quelqu’un, c’est un heureux hasard.
Le sujet de la vidéo était n’était pas des plus joyeux : elle expliquait que, contrairement à une idée reçue, la crinoline n’avait pas causé tant d’accidents que ça, en regardant plus précisément les statistiques d’incendies1. Pour être honnête, il y a réellement eu des accidents, le plus connu d’entre eux étant le décès de la princesse Mathilde de Teschen, morte pour avoir voulu fumer en vitesse et en cachette une cigarette avant de partir pour une soirée. Dans tous les cas, si l’encombrement de ce jupon a pu provoquer des difficultés, si cette tenue n’était clairement pas adaptée aux longues randonnées en montagne, elle n’a pas causé tant d’accidents que ça, et se retrouve assez mal placée dans le classement des causes de mortalité à l’époque où elle était en usage2. Toujours est-il qu’en entendant parler de morts, causées par la crinoline, au XIXe siècle, j’ai immédiatement pensé à un évènement tragique, qui a eu un impact tel qu’il se ressent encore aujourd’hui dans notre réglementation anti-incendie : l’incendie du bazar de la Charité.
L’évènement
L’incendie s’est produit le 4 mai 1897, à 16h20.
Je laisse la parole au Figaro du 5 mai 1897, dont les archives sont disponibles sur le site Gallica. Attention, pour quiconque veut aller voir directement la source : cette lecture n’a rien de joyeux, certains détails peuvent choquer… J’ai consulté d’autres journaux, dont la relation des faits est assez proche.
Paris a été hier le théâtre d’une des plus épouvantables catastrophes qu’on ait vues depuis bien des années.
En quelques minutes, le Bazar de la Charité a été entièrement brûlé ; brûlé le lendemain de l’inauguration, à quatre heures de l’après-midi, c’est-à-dire au moment où l’affluence des visiteurs était la plus considérable et la plus brillante.
[…]
Il était 4 heures 20. Tout à coup, au fond à gauche, à l’endroit où, derrière les boutiques, était installé le cinématographe, des flammes jaillirent. […]
Les flammes, en moins de trois minutes, gagnèrent les frises des décors, courant dans les toiles peintes avec la rapidité de la foudre et mettant le feu à la fois dans tout le bâtiment.
Ce fut une panique inimaginable.
Il y avait à peu près, à ce moment-là, douze cents personnes dans le Bazar.
[…]
Une petite précision trouvée dans le même numéro du même journal dans un entretien entre un journaliste et monsieur Lépine, alors préfet de police de Paris : il s’agissait d’un événement privé, et l’entrée sur les lieux nécessitait une invitation. Cet argument allait être largement utilisé par monsieur Lépine pour dégager la Préfecture de la Seine de toute responsabilité dans le drame.
Précisions
Les informations de cette section viennent du numéro des numéros du 8 mai 1897 et du 12 mai 1897 du journal Le Temps, trouvé sur Gallica.
Pour nous y retrouver, commençons par un plan et une vue en coupe des lieux. N’hésitez pas à agrandir l’image pour y voir plus clair.

Le bâtiment était un grand hangar en bois de sapin fraîchement verni, long de 77m, large de 13m, haut de 13m, recouvert d’un toit en carton bitumeux. Il était pourvu de 6 portes dont certaines ouvraient vers l’intérieur3 : 2 côté rue, et 4 du côté du terrain libre, dont de ce côté 2 donnant sur le jardinet placé à l’entrée du cinématographe. Apparemment — les sources sont un peu contradictoires sur ce point —, les portes côté rue s’ouvraient vers l’intérieur, mais elles étaient maintenues en position ouverte. Elle donnaient sur un petit vestibule pour les isoler de la salle principale, fermé côté salle par des portes battantes. La petite salle du cinématographe avait été ajoutée juste à côté d’une des portes donnant sur le jardin, dans un réduit relié à la salle principale par une mini galerie couverte d’un papier bitumé. Dans la salle principale, les stands étaient de chaque côté, avec un grand buffet au centre. La pièce était recouverte d’un grand voile, chargé de masquer le toit du hangar. Le décor des stands était celui d’une rue médiévale, reprenant des décors de théâtre en bois, avec de fausses portes aux extrémités.

L’incendie éclata dans le petit réduit du cinématographe (noté B sur le plan). D’après ce que j’ai vu, on n’a déploré aucune victime parmi les personnes qui étaient dans cette petite salle : elles ont certainement pu rejoindre le jardin très vite. Il s’étendit très vite et coupa dans les premiers instants la grande salle en deux, en traçant une ligne allant de la salle du cinématographe au stand numéro 3, condamnant les personnes qui avaient le malheur d’être du côté gauche. Pour les portes donnant sur la rue : celle de gauche fut très rapidement bloquée par des personnes tombées en sortant, entraînant une bousculade fatale. C’était malheureusement celle qui était la plus proche du foyer de l’incendie… La porte de droite, quant à elle, a permis l’évacuation d’un grand nombre de personnes, de même qu’une des fenêtres situées entre ces deux portes.
Concernant le côté jardin : les fenêtres du buffet étaient à 50cm du sol et auraient pu être utilisées, il semble que dans la panique, ça n’ait pas été le cas bien que l’une d’entre elles ait été ouverte pour cet usage. Les portes notées G et H sur le plan sont restées accessibles et utilisables pendant longtemps et ont permis d’évacuer plusieurs centaines de personnes. Une des dernières personnes à les avoir empruntées aurait dit qu’en sortant, il a vu un grand nombre de femmes debout devant le stand 10, apparemment paralysées par la terreur. Ces femmes, ainsi que quelques autres qui auraient apparemment essayé de les sortir de leur stupeur, se seraient par la suite réfugiées dans le magasin noté M en haut à droite. Cette zone aurait permis de s’échapper en grimpant sur un mur, deux religieuses l’auraient fait, mais elles n’auraient pas été suivies. De nombreuses victimes y ont été retrouvées.
Un point très important, qui faisait déjà débat à l’époque, et pour lequel je vais directement citer l’article du Temps4 :
Mais il est un regret que l’on peut hautement formuler, parce-qu’il éclairera sur leur devoir ceux qui ont pour mission de veiller à la sécurité publique. C’est que les cinq portes du Bazar […] ne s’ouvrissent pas en dehors. C’est une erreur lamentable que commettent […] les architectes. Ces portes, avec ces dispositions, deviennent pour une foule terrifiée, une barrière infranchissable […].
Voilà la première mesure de salut qu’il conviendrait de prendre et d’imposer dans tous les endroits où la foule se rend.
Bilan
Je vous propose ce petit extrait du Petit Journal du 14 mai 1897, trouvé à la même source :
Statistique officielle des victimes
Le service de la statistique municipale vient de dresser la liste officielle des victimes de l’incendie du Bazar de la Charité. 121 personnes y ont trouvé la mort […]
Voici le sexe et l’âge des 116 personnes identifiées à la date du 7 mai :
- De 2 à 9 ans : 1 décès masculin, 6 féminins ;
- De 10 à 19 ans : 1 masculin, 6 féminins ;
- De 20 à 39 ans : 1 masculin, 37 féminins ;
- De 40 à 59 ans : 39 féminins
- De 60 ans et au-dessus : 3 masculins, 24 féminins.
Totaux : 6 décès masculins, 110 féminins.
Notez que certaines sources parlent plutôt de 126 victimes, en comptant celles qui ont succombé plus tard à leurs blessures. Les 5 personnes non identifiées à cette date étaient des femmes.
L’enquête allait permettre de comprendre le déroulé des faits : les lampes des premiers projecteurs du cinématographe utilisaient une flamme alimenté à l’éther, matière hautement volatile et inflammable. La proximité entre cet éther et d’autres matières inflammables (au premier rang desquels le papier bitumé), l’exiguïté de la salle de projection ont fait leur office : une étincelle, et c’était l’incendie. Dans un local construit en planches de sapin, contenant des décors de théâtre en bois surplombé d’un grand vélum…
Le plus frappant dans ces chiffres, c’est la disproportion énorme entre les victimes féminines et les victimes masculines : sans vouloir entrer dans une comptabilité macabre, si on considère l’ensemble de la population la répartition entre les femmes et les hommes est proche de 50%, pourquoi n’a-t-on pas retrouvé des chiffres similaires suite à ce drame ?
L’explication du vêtement
Sur la page Wikipédia qui parle de l’événement, on trouve la mention suivante5 :
Au-delà du fait que les femmes étaient très largement majoritaires lors de l’événement, une explication d’ordre vestimentaire est également à prendre en compte : les femmes des classes sociales supérieures portent alors pantalon en dentelle, cerceau métallique, un premier jupon, un second jupon à volants, un troisième jupon et enfin la robe ; cet empilement entravait leurs mouvements, faisant obstacle à leur fuite en cas d’incendie, et représentait autant de tissus hautement inflammables

La source de cette mention est le livre de la journaliste et essayiste Titiou Lecocq : « les grandes oubliées, pourquoi l’histoire a effacé les femmes ». L’explication tient-elle la route ?
La mode en 1897
Le paragraphe de Titiou Lecocq mentionne beaucoup de choses dans la tenue féminine, en y mettant un cerceau métallique et pas moins que 3 couches de jupons. Pour le jupon à cerceau métallique, il se trouve qu’il porte un nom : on l’appelle crinoline. Et la crinoline, en cette année 1897, n’était plus en usage depuis plus de 20 ans. Voici comment, en réalité, les femmes du monde s’habillaient en ce printemps 1897, d’après la revue La Mode Nationale du 24 avril de cette même année (image Gallica) :

On est tout de même loin de l’ampleur des robes de l’impératrice Eugénie (qui ne règne plus depuis 1870) ou de la Sissi de Romy Schneider !
Plus en détails, voici de quoi était précisément composée la tenue de ces dames :

- Au plus près du corps : une paire de bas en laine, coton ou soie, un pantalon culotte fendu et une chemise en coton
- Sur cette chemise : un corset, auquel pouvaient être attachés les bas6. En 1897, on trouve encore principalement des corsets à busc cuiller. Sur le corset, un cache-corset.
- Prenant appui sur le corset, un jupon du dessous, qui n’était plus muni de cerceaux. Un 2e jupon pouvait s’ajouter pour donner un peu de volume.
- Au-dessus du jupon : une jupe qui fera la partie basse de la robe. Ajoutez une chemise et une veste aux manches bouffantes (la mode de la manche gigot — c’est comme ça qu’on l’appelait — était en train de finir tranquillement), parfois une sorte de fraise, et un chapeau pour terminer.
On est loin du jogging, mais elles ne portent pas non plus une robe de 2m de diamètre. Le poids de tout cet attirail ? Environ 3kg, sensiblement le même que celui de la tenue masculine qui avait l’avantage du pantalon, mais était elle aussi bien plus élaborée que ce qu’on trouve aujourd’hui.
Un mot sur le corset porté à l’époque : chacun « sait » bien sûr qu’il empêchait les femmes de respirer et qu’une chose aussi simple que bailler leur était impossible dans ce truc, non…? Eh bien, non. Les femmes de l’époque portaient un corset dans toutes les activités de la vie quotidienne, quelle que soit leur condition, la différence se faisait sur la matière, sur l’ajustement, et sur l’usure dudit corset. Équitation, cyclisme, tennis commençaient à se féminiser et se pratiquaient en corset. Quant aux classes laborieuses, elles portaient leur corset à l’usine ou aux champs, les corsets étaient même utilisés pendant la grossesse et l’allaitement. Le corset à l’époque posait effectivement un problème, mais ce n’était pas celui de rendre impotentes les femmes qui le portaient.
C’est un détail, mais je préfère le préciser : le talon aiguille n’apparaîtra que dans les années 1950. Il est donc, lui aussi, totalement hors de cause ici : si les bottines en usage à l’époque pouvaient être munies de talons, ceux-ci étaient larges et d’une hauteur raisonnable.
Exit, donc, l’explication par la crinoline. Exit aussi la source utilisée dans l’article, c’est très certainement un livre agréable à lire mais sa qualité historique est plus que discutable sur ce point. Bon, j’ai regardé ce était dit de cet événement dans « Parées », c’est à peine mieux. Ces livres de vulgarisation doivent être pris pour ce qu’ils sont, des histoires parfois bien racontées, mais pas forcément des références. Notez que la même chose s’applique aussi aujourd’hui aux blogs de vulgarisation, au rang desquels je place celui-ci.
En résumé : ce qu’on croit savoir sur le sujet aujourd’hui est largement faux. Qu’en disait-on à l’époque du drame ?
Que disent les sources ?
Dire que les toilettes de ces dames n’ont eu aucune influence sur le bilan de la catastrophe semble optimiste. J’aurais aimé pouvoir le dire, mais la réalité (et les sources d’époque) est un peu plus subtile que ça. Exit le Figaro, muet sur ce sujet, permettez que j’appelle à la barre l’Écho de Paris, qui mentionne le sujet à travers deux témoignages :
Récit du secrétaire de monsieur de Mackau7
[…] Il est vrai qu’il y avait quatre marches à descendre du plancher du bazar au terrain vague. Beaucoup de dames sont tombées en voulant sauter ces quatre marches. D’autres, arrivant derrière elles, ont trébuché sur ces corps. Des ouvertures se sont trouvées ainsi bouchées par des dames peu ingambes, âgées ou embarrassées par leur toilette. […]
Chez monsieur Raffaëli, Écho de Paris du 7 mai 1897 — raconté par Jean-François Raffaëli, graveur, dont la femme et la fille ont survécu au drame.
[…] Le grand vélum suspendu sur leurs têtes s’enflammait et répandait sur l’assistance une pluie de flammèches. La plupart des dames présentes étaient vêtues de robes aux corsages légers, surchargés de volants de mousseline, ou portaient des collets bouffants de dentelles. Ces menus colifichets s’enflammèrent presque simultanément, et c’est une foule hurlante de douleur et hérissée de flammes qui poussa vers la porte, cependant très voisine, Mme et Mlle Raffaëli.
Ces deux témoignages me semblent assez clairs, surtout si on les regarde à la lumière de la gravure de mode que j’ai proposée plus haut : pas besoin de jupons de 2m pour être gênée pour courir, une jupe longue et étroite fait très bien ce travail aussi. Quand on ajoute l’âge, qui n’aide pas, l’encombrement des sorties, la panique, et des éléments de robes ayant pris feu suite à la chute de morceaux de velum ou, pire, du bitume enflammé qui s’est très vite mis à couler du toit…
Un point intéressant : dans cet article du 7 mai une ou plusieurs des ouvertures du côté du terrain vague auraient été bouchées. Dans l’article du 12 mai, on apprend que ce problème s’est produit plutôt à une des portes du côté de la rue, mais que les autres sorties sont longtemps restées assez dégagées pour faire leur office.
L’explication des hommes
Certains journaux ont très vite trouvé une autre explication pour cette disproportion : si les femmes avaient été si nombreuses parmi les victimes de la tragédie, c’était parce-que les hommes les avaient poussées au feu. Pas tous les hommes, bien sûr, on est à la fin du XIXe siècle, pas au début du XXIe. Certains ont été à juste titre loués pour leur courage. Mais les pamphlets qui, en cette fin de siècle, parlaient de la tragédie, beaucoup mentionnaient un certain Marquis d’Escampette, roi du coup de canne et de la fuite éperdue devant le danger, quitte pour se sauver à y pousser les femmes qui se mettraient en travers de leur chemin.

Des hommes en dessous de tout…
Là aussi, j’espérais une exagération, une idée née d’une pure haine de classe, mais un témoignage lu dans l’Écho de Paris m’a fait réfléchir :
Témoignage de Mme Vin den Henvel
« J’ai vu des hommes qui semblaient pris de folie furieuse et tapaient avec leur cannes, pour se frayer un passage, des femmes pétrifiées, les yeux hagards, qui restaient immobiles, collées contre les cloisons en planches, d’autres s’accrochaient désespérément à leurs voisines.
J’ai à ce moment perdu moi aussi la tête, je ne songeais qu’à ne pas lâcher ma fille. Je voyais la porte à deux mètres à peine, mais il me semblait que je ne l’atteindrai jamais. Une poussée nous souleva de terre et nous jeta littéralement dehors. Nous étions sauvées ! Mais nous nous aperçûmes que nos vêtements étaient en lambeaux, que nous n’avions plus de chapeau, mais que nous importait […] »
Le même journal allait, une semaine plus tard, reprendre sur le même fil, en posant directement la question qui fâche :
Qu’ont fait les Hommes ?
Je vous épargne l’article, largement à charge, il est consultable sur Gallica. Il est signé par la journaliste féministe Séverine et met en parallèle les actes héroïques de quelques hommes de l’intérieur avec ceux de… quelques femmes. Avec, toutefois, une certaine ironie : l’article cite en réalité à peu près autant de femmes que d’hommes… Qu’importe : Marquis d’Escampette, le bon mot était lancé, il allait faire florès.
Pour nuancer un peu, voici ce qu’on trouve dans Le Temps du 15 mai 1897, sur le sujet de la disproportion entre le nombre d’hommes et de femmes parmi les victimes :
[…] les hommes furent accusés de n’avoir pas fait leur devoir, bien plus, d’avoir songé uniquement à leur salut et de l’avoir cherché quelquefois par la force.
Qu’y avait-il de fondé dans cette accusation ? […]
Germain Lacour, secrétaire du baron de Mackau : […] On néglige d’abord de se demander combien il y avait d’hommes […] : ils étaient très peu nombreux, pour la raison que dans les ventes de charité il y a toujours très peu d’hommes : c’est un point que toutes les dames, vendeuses ou patronnesses, pourront certifier. […]
En fait, le mardi soir, à quatre heure un quart, il y avait vingt-cinq hommes, mettez trente, si vous voulez. Or, parmi ces trente, nous avons à déplorer cinq morts, et nous comptons six blessés qui, tous, ont opéré, au péril de leur vie, de nombreux sauvetages. […]
Madame Feulard, dont le mari, on le sait, est mort en héros, avait été frappée. […] Un ami de Mme Feulard, qui l’assista dans ces douloureuses circonstances, et qui reçut aussi les confidences de plusieurs dames présentes […], nous dit : Mme Feulard n’a pas été frappée. Mais plusieurs des dames dont je vous parle ont été témoins ou victimes des brutalités d’hommes qui se trouvaient dans le Bazar. Je ne vous citerai aucun des noms de ceux qu’elles accusent. Ce sont là choses dont elles-mêmes voudraient ne plus se souvenir. […]
Parmi ces dames qui auraient été frappées, on a également cité Mme Raffaëlli qui, dit un de nos confrères, porte encore sur la joue la trace d’un talon qui s’y appliqua.
Ceci n’est pas tout à fait exact, nous répond M. Raffaëlli ; c’est ma fille qui fut renversée, piétinée dans la panique […]. Mais nous ne prétendons nullement qu’elle ait été piétinée par un homme.
Les accusations et nuances se partagent le reste de l’article, que je ne peux citer in-extenso ici, j’invite les personnes intéressées à le consulter. Une chose ressort clairement : il se trouvait dans l’assemblée des hommes ayant eu des comportements condamnables. S’ils n’ont pas été partagés avec les journalistes dans la semaine qui a suivi le drame, les noms de ces hommes ont très vite fait le tour de la bonne société parisienne : ils allaient attendre longtemps leur prochaine invitation à un événement quelconque. Leur comportement leur avait peut-être sauvé la vie, mais il les avait condamnés à une mort sociale.
Pour ma part, j’aimerais pouvoir qualifier ces hommes de méprisables, c’est vrai que 129 ans après le drame, c’est facile et confortable. Le problème, c’est que si j’étais confronté à une situation similaire… je l’avoue, j’en ai honte, mais je ne sais pas du tout comment je me comporterais. Et j’espère sincèrement ne jamais le savoir !
… et des héros
À côté de ceux-ci, on trouve ceux-là, qui ont été largement encensés. Et là, je n’ai aucun doute, c’est à juste titre. Pour une liste non exhaustive, on a un attaché au commissariat, un inspecteur de la sûreté, quelques journalistes8, cochers, des agents de police, des employés d’hôtel particulier, un vidangeur, un concierge, un ouvrier couvreur, toutes personnes dont l’action a été remarquée et notifiée au préfet de la Seine, et a permis de sauver de nombreuses personnes (on en trouve une liste dans Le Temps du 7 mai 1897, et le même journal, le 10 mai 1897, donne une liste des personnes récompensées pour leurs actes en cette circonstance tragique).
Dans le lot, on trouve pêle-mêle des personnes qui ont ouvert un passage pour permettre à des victimes de quitter le terrain vague en toute sécurité, ceux qui ont ouvert une fenêtre condamnée de l’Hôtel du Palais et tiré des rescapés à l’intérieur, ceux qui ont géré l’échelle de l’imprimerie voisine (repères N et T sur le plan donné ci-dessus), mais aussi des hommes qui sont allés plusieurs fois dans le bâtiment en feu pour y chercher des personnes, avec parfois pour seule protection un arrosage par un collègue… voire aucune protection du tout.
L’article que j’ai évoqué plus haut, « Qu’ont fait les hommes ? », évoque aussi ceux-là au passage, pour montrer que oui, effectivement, il s’est trouvé des hommes qui ont eu un comportement admirable. Mais ces hommes, à quelques exceptions notables, n’étaient pas dans le monde, où on se serait attendu à les trouver, mais dans le peuple : ceux qui étaient méprisés avaient risqué leurs vies pour les femmes, les mères, les filles de ceux qui les méprisaient.
Il faut dire qu’à l’époque, la population était beaucoup plus qu’aujourd’hui divisée en deux milieux parallèles qui se côtoyaient, se fréquentaient par la force des choses, mais ne se voyaient pas, se connaissaient très mal et, parfois, se haïssaient. J’en ai trouvé un bon exemple dans cet article de La Petite République, cité par Le Figaro du 5 mai 1897 :
Aussi que de larmes officielles vont couler, que de lamentations de commande retentir ! C’est que, voyez-vous, il ne s’agit plus ici de vies ouvrières fauchées par un coup de grisou : ce sont des existences de dirigeants, de ploutocrates, de jouisseurs qui ont été supprimées par la mort égalitaire
L’article ne s’était pas trompé sur un point : les larmes officielles ont coulé. Mais il me fait surtout voir un soupçon de lutte des classes, qui s’est largement trouvé dans les accusations portées contre la gent masculine. Donnez aux sans grade, aux gens de rien, une bonne raison de demander des comptes et de taper sur ceux qui prétendent les diriger, ne vous étonnez pas qu’ils en profitent !
La vérité
En fait, la vérité est beaucoup plus basique que ça, et tient à un peu de mathématiques. Nous parlons d’un événement mondain, qui s’est déroulé un jeudi. Les personnes qui vendaient, les personnes qui achetaient étaient les personnes qui pouvaient s’occuper des « bonnes œuvres ». Et dans la famille bourgeoise de l’époque, cette personne était la femme. Au moment où l’incendie s’est déclaré, ces messieurs étaient simplement ailleurs, chez eux ou à leurs bureaux, en-train de gérer leurs affaires, voyez ce que disait Germain Lacour, cité plus haut.
Selon les estimations que j’ai lues, au moment du drame, on comptait sur le site entre 1000 et 1600 personnes. Parmi ces personnes, il y avait de 30 à 100 hommes. Prenons pour les victimes le décompte que j’ai donné ci-dessus, un peu optimiste (il y en a eu un peu plus) : 110 femmes, 6 hommes, 5 personnes non identifiées que je compte comme des femmes9. Dans le tableau suivant je donne en dernière colonne le pourcentage d’hommes parmi la population considérée, en considérant le cas le plus « défavorable » (beaucoup d’hommes pour peu de monde) et le cas le plus « favorable » (peu d’hommes pour beaucoup de monde), en restant sur des estimations que j’ai vues dans les journaux. Il me paraît raisonnable de penser que le bon nombre se trouve quelque part entre les deux.
| Femmes | Hommes | Total | H% | |
| Victimes | 110+5 | 6 | 121 | 4,95 |
| Cas défavorable | 900 | 100 | 1000 | 10 |
| Cas favorable | 1560 | 40 | 1600 | 2,5 |
La conclusion qui me semble raisonnable au vu de ces chiffres, c’est que la proportion d’hommes parmi les victimes est relativement proche de la proportion d’hommes parmi la population totale présente à l’événement. Un statisticien aurait sans doute des dizaines d’objections à me faire par rapport à cette observation : c’est heureux, mais le nombre de victimes est relativement faible par rapport à la population totale (environ 10%), trop faible peut-être pour que l’idée soit valide. Je dirai simplement à ce statisticien que j’ai eu 3/20 à mon dernier test scolaire impliquant des statistiques, et c’était il y a 28 ans, mais que je serai heureux de prendre en compte ses remarques s’il en a à faire.
Dans tous les cas, et là je ne reprends aucun article, il s’agit de mon opinion personnelle : il me semble inutile de chercher une explication dans les vêtements, dans la violence, dans l’oppression ou dans ce que vous voulez, d’un point de vue mathématique on a plus ou moins le nombre et la répartition des victimes attendues.
Conclusion
Aujourd’hui, à l’emplacement où se trouvait le hangar du Bazar, rue Jean Goujon à Paris, s’élève la Chapelle Notre-Dame-de-Consolation, dédiée à la mémoire des victimes.
Cet incendie a marqué les esprits, avant tout par la rapidité du drame (tout était fini en 10 minutes), et par sa violence. Il a eu un effet durable : l’ouverture des portes vers l’extérieur dans les sites accueillant du public, le fait que ces portes s’ouvrent sur simple pression, la mise en place d’un itinéraire d’urgence, tout ça vient de là. Il aurait pu mettre fin à l’art naissant de raconter des histoires à l’aide d’images animées, il a plutôt imposé de revoir la manière d’éclairer la pellicule, pas encore parfaite mais un peu plus sécurisée. Il y a eu depuis d’autres incendies dans des salles de cinéma. Aucun n’a été aussi meurtrier et rapide que celui-ci.
Sources et références
- Gravure de mode de 1897 : La Mode Nationale, 24 avril 1897.
- Le Figaro, 5 mai 1897, Gallica
- Écho de Paris, 6 mai 1897, Gallica
- Écho de Paris, 7 mai 1897, Gallica
- Le Temps, 7 mai 1897, Gallica
- Le Temps, 8 mai 1897, Gallica
- Le Temps, 10 mai 1897, Gallica
- Le Temps, 12 mai 1897, Gallica
- Écho de Paris, 14 mai 1897, Gallica
- Le Petit Journal, 14 mai 1897, Gallica
L’élément suivant n’est pas une référence sur cet événement, mais sa lecture ne me semble pas inintéressante pour autant :
- Les Grandes Oubliées, pourquoi l’Histoire a effacé les femmes ? de Titiou Lecocq.
Les images d'illustration de cet article sont tirées de Wikipedia ou de Gallica. Leur license permet leur réutilisation dans ce cadre.
- en faisant mes recherches pour cet article je suis tombé sur un article parlant de milliers de femmes mortes à cause de leur robe, et citant pour étayer ce nombre… 3 exemples. ↩︎
- il faut dire aussi qu’à l’époque les obstétriciens passaient directement des salles de dissection aux salles d’accouchement sans passer par la case « lavage des mains », ça n’aide pas ! Au passage, l’idée a été proposée en 1847 à Vienne, et généralisée à la fin du siècle suite aux travaux de Pasteur. ↩︎
- honnêtement, cette question des portes est assez obscure : certains articles disent qu’il y avait 4 portes côté rue dont 3 condamnées, d’autres parlent de 2 portes… Le plan que je donne en montre 2 côté rue, il a été fourni au journal par un des membres du comité, il me semble donc relativement fiable. ↩︎
- la description que je donne du drame dans les paragraphes précédents est tirée du numéro du 12 mai du même journal. Cet extrait date du 5 mai : certains détails ont été revus entre temps. ↩︎
- encore présente le 12 mai 2026, mais j’envisage fortement de la supprimer… ↩︎
- les articles des journaux en lien parlent notamment de jarretières et de jarretelles, parfois utilisées ensemble. ↩︎
- monsieur de Mackau était un des membres du comité d’organisation du bazar. ↩︎
- l’imprimerie du journal La Croix était juste à côté ↩︎
- cette idée sort de ma lecture des annonces sur ces restes non revendiqués, identifiés comme féminins, pour autant qu’une identification ait été possible… ↩︎

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